Ma réponse à Henri Guaino sur les relations de l’Occident avec les pétromonarchies

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Henri Guaino et l’auteur de cet article. Capture d’écran d’une photo du CIGPA.

 

Le 22 juin dernier, j’ai été invité à m’exprimer lors d’un colloque du CIGPA, qui organise bientôt un nouvel événement sur la Turquie. Durant mon intervention, j’ai résumé les principales conclusions de mon livre, La guerre de l’ombre en Syrie. Tout en soulignant la pertinence de mon exposé, Henri Guaino a involontairement déformé mon dernier argument durant son discours. En effet, j’avais dénoncé le fait que les puissances occidentales n’aient pas dissuadé leurs alliés du Golfe de soutenir la nébuleuse djihadiste anti-Assad. Manifestement, Monsieur Guaino comprit que je regrettais le fait que la France et ses alliés occidentaux n’aient pas fait la guerre contre les pétromonarchies pour ce motif. Je prends donc le temps de préciser mon argument initial, en expliquant pourquoi – derrière un discours parfois critique à l’égard leurs alliés du Golfe –, les puissances occidentales les ont aidés à soutenir de redoutables réseaux djihadistes en Syrie et en Libye. 

 

Afin de comprendre les enjeux réels et les stratégies qui les sous-tendent, il ne suffit pas d’écouter les discours publics de nos gouvernants et d’en tirer des conclusions hâtives. En d’autres termes, il est indispensable de se focaliser davantage sur les actes de nos dirigeants, alors qu’un grand nombre de journalistes et de spécialistes fondent leurs analyses sur leurs discours. Pourtant, lorsqu’il est question d’opérations militaires – et en particulier s’il s’agit de guerres secrètes –, les actes sont certes plus difficiles à décrypter, mais ils expliquent l’essentiel. Les discours, quant à eux, travestissent le réel afin que nos dirigeants puissent se vanter d’être du côté du « Bien ». Concrètement, lors de la campagne anti-Kadhafi de l’OTAN, et durant la guerre secrète de la CIA et de ses alliés contre Assad, nos gouvernants appelaient « révolutionnaires » et « rebelles modérés » les mercenaires qu’ils soutenaient. Vu que leurs services de renseignement les informaient du caractère majoritairement islamiste de ces rébellions, ils n’allaient logiquement pas les qualifier de djihadistes. En effet, comment l’opinion publique aurait-elle pu accepter que nos démocraties soutiennent des forces extrémistes ?

 

En Libye comme en Syrie, la partie visible de notre iceberg géopolitique se fonda sur des termes et des concepts orwelliens, mais séduisants. En clair, nos États s’imposaient le devoir moral de soutenir des rebelles présentés comme démocrates contre des tyrans sanguinaires. Or, c’est au niveau de la partie immergée de cet iceberg que l’essentiel s’est joué. En effet, les principales puissances de l’OTAN, tout en reconnaissant parfois le risque djihadiste induit par ces rébellions, se sont alliées avec les pétromonarchies du Golfe et la Turquie d’Erdogan dans l’objectif de renverser Assad et Kadhafi. Entre l’escalade militaire actuelle à Idleb et le transfert massif de djihadistes organisé par Ankara en Libye, les retours de bâton de ces guerres de changement de régime sont à la fois spectaculaires et préoccupants. Dans les deux cas, les puissances du Golfe et la Turquie néo-ottomane sont les premiers responsables de cette militarisation massive du djihad qui menace la sécurité des pays européens. Or, à défaut d’avoir dissuadé leurs alliés sunnites de soutenir leurs supplétifs islamistes, les puissances occidentales les ont discrètement appuyés dans ces troubles manigances.

 

L’Occident, complice de l’essor fulgurant du djihad dans le « Grand Moyen-Orient »

 

Spécialisé, depuis six ans, dans l’étude de la vaste guerre secrète de la CIA et de ses alliés en Syrie, j’ai donc été invité à m’exprimer à un colloque du CIGPA en juin dernier. À la toute fin de mon intervention, je me suis demandé si Daech aurait acquis une telle force de frappe si les puissances occidentales avaient dissuadé leurs alliés sunnites de soutenir la nébuleuse djihadiste anti-Assad :

 

 

Saluant mon « exposé tout à fait clair de tout ce qui s’est passé ces dernières années autour du régime syrien », l’ancien conseiller spécial du Président Sarkozy Henri Guaino s’est alors demandé, en se tournant vers moi, si « la paix du monde, la stabilité de la région [moyen-orientale] et nos intérêts vitaux [étaient] compatibles avec la destruction des monarchies du Golfe » :  

 

 

Or, je n’avais pas préconisé une telle solution. Je regrettais simplement le fait que les puissances occidentales aient clandestinement encouragé le soutien de la nébuleuse djihadiste anti-Assad par leur alliés du Golfe. Il en fut de même sur le dossier libyen, dont Monsieur Guaino a reconnu durant ce même discours avoir « été mêlé de trop près pour avoir envie d’évoquer ce cas (…) de façon un peu objective ». Ces réserves sont compréhensibles, puisque la présidence Sarkozy avait alors demandé à nos services spéciaux d’aider le Qatar à soutenir Abdelhakim Belhadj, une figure historique du djihad libyen ayant combattu en Afghanistan dans les années 1980, puis cofondé la branche d’al-Qaïda en Libye dès 1988.

 

Comme l’a expliqué le grand reporter François De Labarre, « l’explosion des “printemps arabes” [en 2011] va bientôt pousser les Occidentaux à s’enflammer contre le Guide libyen. C’est le moment, pour les Frères Musulmans, de creuser leur lit. Le Qatar, avec la France et le Royaume-Uni, forme et soutient la Brigade du 17 février qui sera un fer de lance dans la bataille contre Kadhafi. Belhadj est propulsé à sa tête. L’Élysée tique : avec son passé estampillé al-Qaïda, l’ancien djihadiste est jugé “peu fréquentable”. Nicolas Sarkozy s’en émeut auprès de l’émir du Qatar, qui rétorque “vouloir financer toutes les milices pour être sûr d’être dans le camp des vainqueurs”, dixit Jean-David Levitte (dans “Erreurs fatales”, de Vincent Nouzille). L’objectif, c’est Kadhafi. Alors, Sarkozy laisse glisser même si “les services” grincent des dents. “J’ai fait savoir qu’il était dangereux d’armer les islamistes en Libye. On m’a répondu que je voyais le mal partout”, rapporte un de leurs chefs. La DGSE dépêche à Doha une équipe qui arme la Brigade de Belhadj. Les Américains détournent le regard. Les Frères Musulmans ont le vent en poupe : ils remportent les élections en Tunisie, avec Ennahdha, puis en Égypte, avec Mohamed Morsi. En Libye, leur candidat s’appelle Abdelhakim Belhadj. »

 

Selon un ancien membre des services français actif à cet époque, qui a requis l’anonymat, « nombre de mes collègues et moi-même avons fait remonter nos préoccupations. Mais elles n’ont pas convaincu l’Exécutif de renoncer à ce soutien clandestin en faveur de Belhadj et de ses troupes, complété par l’appui de nos forces aériennes. Hélas, il s’est avéré que cette politique fut catastrophique à bien des égards. » Sous la présidence Hollande, elle fut aussi incroyablement confuse, comme l’a souligné François De Labarre : « Le 20 juillet 2016, en tête d’un cortège qui écume les rues de Tripoli, le mufti al-Ghariani appelle à “faire la guerre contre la France”. La veille, les corps de trois sous-officiers de la DGSE ont été retrouvés dans l’épave d’un hélicoptère de la milice du général Haftar, son ennemi juré. Ce sont les hommes du mufti, la Brigade de défense de Benghazi, qui ont abattu l’appareil. La chaîne de télévision qatarie al-Nabaa, proche des Frères Musulmans, consacre à l’événement une édition spéciale contre la présence française en Libye. En Turquie, depuis son bureau cossu d’Ankara, Abdelhakim Belhadj, un homme d’affaires, djihadiste et milliardaire, réclame “une commission d’enquête”. Il a une idée derrière la tête : ses hommes et ceux du mufti vont s’allier avec le groupe terroriste Ansar al-Charia pour attaquer le Conseil de la présidence à Tripoli. À l’Élysée, la confusion règne. Le Quai d’Orsay joue la politique des Frères Musulmans représentés par Belhadj – dont l’ambassadeur de France pour la Libye dit le plus grand bien. À la Défense, Jean-Yves Le Drian soutient le camp opposé : celui de Haftar, le seul qui lutte contre les groupes djihadistes implantés à Benghazi et Derna. Et François Hollande est incapable de trancher. » 

 

Alors qu’en juin 2017, Emmanuel Macron donne tardivement raison à Le Drian, le mal est fait : les Frères Musulmans longtemps soutenus par le Quai d’Orsay sont désormais appuyés par notre « allié » Erdogan, qui transfère actuellement des milliers de mercenaires islamistes en Libye pour combattre un maréchal Haftar soutenu par la DGSE depuis novembre 2014. Or, ces djihadistes supplétifs d’Ankara incluent dans leurs rangs un certain nombre de factions de l’Armée Syrienne Libre longtemps appuyées par cette même DGSE, mais aussi par la CIA et leurs alliés communs lorsqu’ils cherchaient à renverser Bachar el-Assad. 

 

La duplicité de nos dirigeants vis-à-vis du djihad : le cas du « bon boulot » d’al-Nosra

 

Dans mon dernier argument au colloque du CIGPA, qui fut mal interprété par Henri Guaino, j’ai déploré le fait que les puissances occidentales n’avaient pas réellement cherché à dissuader leurs alliés du Golfe de soutenir la nébuleuse djihadiste anti-Assad. Pourtant, dans les déclarations publiques de certains de nos dirigeants à cette époque, nous avons pu déceler leur prise de conscience du péril islamiste. Or, cela ne signifie en aucun cas que leurs décisions politiques soient allées à l’encontre de ce soutien – bien au contraire. Afin de l’illustrer, prenons un exemple concret. En décembre 2012, alors que le Département d’État venait de classer le Front al-Nosra sur sa liste des organisations terroristes, notre ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius fit une déclaration maladroite qui le poursuit jusqu’à présent. Comme l’avait rapporté Le Monde à cette époque, « la décision des États-Unis de placer Jabhat al-Nosra, un groupe djihadiste combattant aux côtés des rebelles, sur leur liste des organisations terroristes, a été vivement critiquée par des soutiens de l’opposition. M. Fabius a ainsi estimé, mercredi, que “tous les Arabes étaient vent debout” contre la position américaine, “parce que, sur le terrain, ils font un bon boulot”. “C’était très net, et le président de la coalition était aussi sur cette ligne”, a ajouté le ministre. »

 

Comme l’ont précisé Les Décodeurs du Monde en mars 2017, Laurent Fabius aurait clarifié les positions de la France le jour même, en conférence de presse : « Il y a eu une discussion sur ce sujet, vous avez raison. Parce qu’il y a des groupes divers. Et il y a en particulier un groupe qui a des positions militaires qui sont importantes, mais les Américains ont estimé que ce groupe, compte tenu de ses orientations, devait être mis sur la liste des terroristes [une référence claire au Front al-Nosra]. D’autres pays, je pense à un certain nombre de pays arabes, ont dit que cela ne leur paraissait pas pertinent. Et le président de la coalition a dit que, bien évidemment, on pouvait avoir des visions différentes sur ce sujet mais que, lorsqu’un groupe menait une action qui était efficace et utile au service des Syriens et contre Bachar el-Assad, c’était très difficile de le récuser en tant que tel. En ce qui concerne la France, nous allons examiner cette question de manière approfondie parce que c’est une question que l’on ne peut pas éluder. »

 

Sur la base d’une autre déclaration prudente de Laurent Fabius datée du 16 décembre 2012, Les Décodeurs du Monde en ont déduit que ce dernier ne faisait pas sienne la ligne pro-al-Nosra de ses alliés du Golfe. La faille majeure dans cet argumentaire réside dans le fait que Les Décodeurs se sont basés exclusivement sur les discours rassurants de Laurent Fabius, et non sur ses actes. Or, les journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont révélé que, « dès l’automne 2012, la Direction de la prospective du ministère des Affaires étrangères avait alerté les pouvoirs publics du péril islamiste [au Levant]. (…) Le cadre de [cette Direction] que nous avons interrogé va plus loin que ce qui est écrit dans l’alerte en question. “Parmi ces financiers privés, le Qatar et l’Arabie y infiltraient des agents stipendiés, des encadreurs professionnels que nos agents de la DGSE connaissaient. Laurent Fabius savait tout cela. Mais il restait droit dans ses bottes. Jamais il n’a douté. Alain Juppé, avant lui, s’était interrogé. (…) Fabius, jamais. Il ne cessait de dire : on ne tape pas assez dur, on ne tape pas assez fort [sur l’État syrien]. Et personne, je peux vous le garantir, n’osait rien dire autour de lui. Personne ne voulait compromettre sa carrière. Un jour, ajoute ce diplomate, on pourra écrire des choses” sur cet épisode de l’engagement français dans le conflit syrien. » 

 

Georges Malbrunot et Christian Chesnot sont loin d’être les seuls à s’être intéressés à la partie immergée des politiques de Laurent Fabius et de la présidence Hollande en Syrie, notamment vis-à-vis du Front al-Nosra. Comme nous l’avons rappelé, plusieurs députés français ont dénoncé publiquement le soutien de la France en faveur de cette organisation terroriste, dont un important élu membre de la majorité PS. Dans une enquête récente, nous avons même démontré que l’État français a clandestinement livré une dizaine de postes de tirs Milan à des rebelles étroitement liés à la nébuleuse al-Nosra, alors que cette organisation et Daech continuaient de mener des opérations conjointes pour renverser Assad. Comme nous l’avons également prouvé, l’État français a refusé jusqu’à présent de classer deux puissants réseaux djihadistes dans leur liste des organisations terroristes – soutenant même l’une d’entre elles au niveau diplomatique.

 

Par conséquent, dans leur volonté de dédouaner Laurent Fabius et son gouvernement de toute complicité avec al-Nosra, Les Décodeurs du Monde oublièrent qu’il ne suffit pas de suivre les discours de nos politiciens pour comprendre leurs politiques. En réalité, il est surtout indispensable de scruter rigoureusement leurs actes. Or, bien que les puissances occidentales critiquent occasionnellement le soutien de la nébuleuse djihadiste globale par leurs alliés du Golfe, elles n’ont jamais pris de mesures efficaces pour les en dissuader. Contrairement à ce qu’avait compris Henri Guaino dans mon discours, le fait de le déplorer ne revient pas à exiger que nous détruisions ces pétromonarchies. En revanche, ce constat vise à encourager la réflexion suivante chez nos dirigeants : au vu de l’inquiétante montée de l’islamisme en Europe et au-delà, pouvons-nous continuer de déplorer timidement le soutien constant du djihad par nos alliés du Golfe, ou allons-nous finalement adopter des mesures concrètes pour tenter de les en dissuader ? Cette question mérite plus que jamais d’être posée.

 

Maxime Chaix 

 

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