Idleb : la franchise salutaire d’un porte-parole du Pentagone

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Alors que l’armée syrienne et ses alliés russes sont en train de pilonner Idleb, provoquant un exode massif de déplacés internes, ils doivent affronter des forces turques qui soutiennent des milliers de djihadistes. À l’évidence, on ne peut qu’être bouleversé par les centaines de milliers d’habitants d’Idleb qui doivent fuir cette offensive en plein hiver. Or, on oublie qu’ils sont pris en étau entre des extrémistes pro-turcs tenant cette province d’une main de fer, et un pouvoir syrien qui souhaite reconquérir l’ensemble de son territoire à n’importe quel prix. Ce piège vient d’être dénoncé par un colonel du Pentagone, qui s’avère être le porte-parole de la coalition internationale anti-Daech. Bien qu’il n’ait pas mentionné le soutien turc en faveur des djihadistes d’Idleb, son discours tranche utilement avec l’habituel manichéisme occidental. Décryptage. 

 

Interviewé hier sur Sky News, le colonel Myles Caggins a décrit la situation à Idleb d’une manière étonnamment neutre et réaliste, de la part d’un officiel du Pentagone. Porte-parole de l’opération Inherent Resolve, il a d’abord rappelé que l’offensive des forces syriennes et de ses alliés impose « un moment difficile et précaire pour les civils d’Idleb. Il est clair qu’Assad et son régime soutenu par les Russes et par des milices associées sont à l’offensive [dans cette zone], sans aucune considération pour les populations civiles qui souffrent dans la région. » Voici l’extrait de cette interview dans sa version originale : 

 

 

Comme nous l’avons déjà expliqué dans nos colonnes, l’armée syrienne et ses alliés mènent une guerre de contre-insurrection qu’ils remportent, mais au prix des innombrables destructions et souffrances induites par cette stratégie. Par conséquent, nos médias ont tendance à désigner le « régime de Bachar » et ses soutiens comme les seuls et uniques responsables de la tragédie syrienne. Depuis le début de l’offensive d’Idleb, certains journalistes refoulent même la présence massive de djihadistes appuyés par la Turquie dans cette province, en les qualifiant de simples « rebelles ».

 

Sans pour autant critiquer ses alliés turcs, le colonel Myles Caggins a rétabli un semblant de vérité sur Sky News. En effet, de nombreux médias taisent ce que font subir aux habitants d’Idleb les dizaines de milliers de djihadistes qui tiennent cette région d’une main de fer. Comme l’a rappelé ce haut gradé du Pentagone, « la province d’Idleb semble être un aimant pour les groupes terroristes, en particulier car il s’agit d’une zone de non-droit dans bien des aspects. Et il y règne un certain nombre de groupes qui constituent une nuisance, un danger et une menace pour les civils – pour les centaines de milliers de civils innocents qui tentent simplement d’affronter l’hiver, et qui cherchent l’espoir et la volonté de survivre. » 

 

 

Durant cet entretien, le colonel Caggins a donc critiqué à la fois les conséquences de l’offensive russo-syrienne à Idleb, et les graves menaces que font peser les groupes djihadistes de cette région sur la population locale. En septembre dernier, cette prise en étau des habitants de cette province avait été mise en avant par Elizabeth Tsurkov dans Foreign Policy. Comme elle l’avait souligné, « malgré le pragmatisme idéologique [d’HTS, la branche d’al-Qaïda en Syrie qui est très présente à Idleb], une chose n’a pas changé : sa conduite autoritaire. L’organe de sécurité intérieure du groupe continue d’enlever des opposants et de les exécuter, à l’occasion. La torture sévit dans ses prisons. “Les cadres de la sécurité intérieure d’HTS sont les plus extrêmes”, nous a déclaré Suleiman, un journaliste d’Idleb (…) “Ils arrêtent fréquemment des personnes sur la base de fausses déclarations, sans aucune preuve.” Même un combattant d’HTS (…) l’a reconnu : “Les gens détestent la sécurité intérieure d’HTS.” Par conséquent, les trois millions d’habitants d’Idleb se retrouvent face à deux sombres alternatives : une prise de contrôle progressive du régime, ou un accord de désescalade à long terme qui assurerait la protection de la région sous la domination d’HTS. Pour beaucoup de monde, la première option signifie la mort ou l’emprisonnement aux mains d’un Assad revanchard. La deuxième option entraînerait un nouveau type d’oppression sévère » imposé par les islamistes d’HTS et leurs alliés. 

 

En qualifiant ces fanatiques avec le terme inoffensif de « rebelles », et en se focalisant sur l’exode massif des civils dont Assad et Poutine seraient les seuls responsables, nombre d’experts et de journalistes trompent l’opinion publique sur la réalité de ce conflit. Si l’on veut faire preuve d’une réelle objectivité, il faudrait enfin reconnaître que le peuple syrien a été pris en étau entre deux blocs de puissances antagonistes. Emmené par la Russie, l’Iran et le Hezbollah, le premier camp était prêt à tout pour maintenir Assad au pouvoir. En face, leurs rivaux américains, européens, turcs, israéliens et pétromonarchiques ont soutenu une gigantesque nébuleuse de combattants, dont les forces motrices étaient majoritairement djihadistes. C’est ce que démontre l’auteur de ces lignes dans son ouvrage, La guerre de l’ombre en Syrie, qui a été salué par un certain nombre d’experts et de journalistes réputés.

 

Comme l’avait écrit Jack Dion dans Marianneen commentant cet ouvrage, « de même qu’il y a le bon et le mauvais cholestérol, il y a les bons et les mauvais djihadistes, en fonction des circonstances géopolitiques. Quand ces derniers font face aux forces occidentales, comme ce fut le cas à Mossoul (Irak) ou à Raqqa (Syrie), ce sont des mauvais djihadistes. On peut alors les éliminer sans faire dans le détail et mener une véritable “guerre d’anéantissement”, comme l’a reconnu l’ex-secrétaire américain à la Défense James Mattis, général qui s’était déjà illustré pendant l’invasion de l’Irak, quitte à laisser sur le carreau des dizaines de milliers de civils innocents. En revanche, quand les djihadistes se retrouvent face à la soldatesque de Bachar el-Assad, ils deviennent de respectables “rebelles”, soudain parés de vertus humanitaires insoupçonnables en d’autres lieux. Cette présentation caricaturale a déjà eu son heure de gloire médiatique lors de la bataille d’Alep. Elle se rejoue sous une autre forme dans la province d’Idleb, dans le Nord-Ouest de la Syrie, la dernière région qui échappe au contrôle de Damas avec le Nord-Est kurde. » Datant de juin dernier, cette analyse est toujours d’actualité.

 

Faisant preuve d’une lucidité qui se raréfie dans les médias francophones, Jack Dion enfonça le clou : « Soutenu par la Russie et les milices iraniennes, Bachar a entrepris la reconquête [d’Idleb] avec la délicatesse qu’on lui connaît. À juste titre, les capitales occidentales s’émeuvent des écoles bombardées, des hôpitaux éventrés et des civils assassinés, mais elles oublient au passage leur propre bilan en la matière » [, notamment à Raqqa et à Mossoul]. Les médias font de même. En revanche, rares sont les voix qui rappellent qu’Idleb est en grande partie sous le contrôle de Hayat Tahrir al-Cham, ex-branche syrienne d’al-Qaïda, et de différents autres groupuscules de la même obédience. Étonnant silence. Curieux blackout. Pourquoi ne pas rappeler que, pour l’essentiel, les gentils rebelles d’Idleb sont des clones des frères Kouachi qui ont abattu les journalistes de Charlie Hebdo ? Pourquoi présenter sous les meilleurs atours éthiques des personnages qui seraient considérés comme des terroristes à Paris ? » La réponse est simple : emmenées par Washington, les principales puissances occidentales et moyen-orientales se sont liguées contre Bachar el-Assad à partir de l’automne 2011. Dès lors, elles ont soutenu une vaste nébuleuse de mercenaires majoritairement djihadistes, dont un certain nombre sévissent aujourd’hui dans le « Rojava », en Libye et à Idleb pour le compte de la Turquie.

 

Évidemment, le colonel Caggins ne peut le reconnaître. En vérité, Paris, Londres et Washington n’ont aucun intérêt à ce que les médias nous rappellent ces faits scandaleux, notamment vu le rôle central de la CIA dans la prise d’Idleb par al-Qaïda et ses alliés au premier trimestre 2015. Néanmoins, on ne peut que saluer la franchise de ce haut gradé du Pentagone lorsqu’il admet que ces groupes djihadistes menacent des centaines de milliers de civils à Idleb, à l’instar de l’offensive russo-syrienne. Celles et ceux qui poussent des cris d’orfraie face à la situation humanitaire à Idleb tout en ignorant cette vérité devraient s’inspirer du colonel Caggins. En effet, ce n’est pas en désignant Poutine et Assad comme les seuls et uniques responsables du calvaire des Syriens que l’on règlera ce conflit. Au contraire, cette négation du réel ne pourra qu’inciter nos dirigeants à maintenir un régime de sanctions incroyablement sévère contre la Syrie, qui fait quotidiennement souffrir des millions de civils tout en freinant la reconstruction de leur pays. 

 

Maxime Chaix

 

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