Syrie : derrière le mythe de l’« inaction » occidentale, une vaste guerre secrète (2011-2017)

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Alors que l’offensive des forces syriennes et de leurs alliés dans la province d’Idleb se poursuit, d’innombrables politiciens, experts, journalistes, humanitaires et artistes occidentaux dénoncent la soi-disant « inaction » de nos dirigeants en Syrie depuis 2011. Cet argument serait recevable si les puissances occidentales s’étaient contentées d’initiatives diplomatiques stériles depuis le début de ce conflit. En réalité, c’est précisément leurs actions dans cette guerre qui nous ont menés vers la catastrophe actuelle. En effet, pour renverser Assad, elles se sont clandestinement impliquées dans l’une des plus vastes guerres secrètes de l’histoire de la CIA, aux côtés de leurs alliés turcs, israéliens et pétromonarchiques. Au lieu de dénoncer la prétendue « inaction » occidentale, les personnalités qui s’indignent de la crise humanitaire à Idleb devraient renouer avec le réel. Elles prendraient alors conscience des effets délétères de cette gigantesque guerre secrète, qui suscita la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste anti-Assad, l’intervention russe de septembre 2015, et l’aggravation persistante de ce conflit.

 

Face à l’offensive d’Idleb, le retour du mythe de l’« inaction » occidentale

 

Dans le bilan présidentiel de Barack Obama, la guerre en Syrie est habituellement considérée comme son principal échec sur la scène internationale. En effet, ses détracteurs comme ses partisans lui reprochent son « inaction » et sa « passivité » contre Bachar el-Assad et ses alliés. Cette fausse perception est renforcée par quatre ruptures stratégiques :

 

1) sa volte-face d’août 2013, lorsqu’il s’en remit à un vote du Congrès pour bombarder la Syrie, ce qui revenait à annuler cette opération ;

 

2) la reprise d’Alep-Est par les forces d’Assad et leurs soutiens étrangers en décembre 2016 ;

 

3) la reprise de la Ghouta orientale en avril 2018, qui fut précédée par une attaque chimique controversée suivie d’inutiles frappes américaines, françaises et britanniques ;

 

4) l’actuelle offensive de l’armée syrienne et de ses alliés dans la province d’Idleb, qui s’envenime dangereusement, et qui a provoqué une crise humanitaire de grande ampleur.

 

L’indignation médiatique qui accompagna ces quatre événements renforça l’impression que les États-Unis leurs alliés occidentaux n’avaient « rien fait » contre Bachar el-Assad et ses soutiens. Par conséquent, ces dernières semaines, un certain nombre de personnalités ont à nouveau dénoncé la prétendue « inaction » occidentale dans le conflit syrien. Récemment, l’actrice Angelina Jolie a signé dans le Time Magazine une tribune intitulée « Le coût de l’inaction en Syrie est trop élevé ». Selon elle, « les politiciens affirment souvent que nous sommes confrontés à un choix entre des interventions militaires et diplomatiques interminables – comme en Irak et en Afghanistan –, et le fait de devoir laisser d’autres pays se débrouiller seuls, en envoyant toute l’aide humanitaire que nous sommes prêts à fournir pour ensuite nous en laver les mains. » Manifestement, Angelina Jolie ignore (ou omet de préciser) le fait qu’en Syrie, la CIA et ses alliés occidentaux et moyen-orientaux ont chapeauté ce qui est devenu l’un des plus vastes trafics d’armes de l’Histoire, et ce en faveur d’une rébellion anti-Assad pas aussi modérée qu’elle nous a été décrite pendant des années. 

 

Ces dernières semaines, d’autres personnalités ont également critiqué notre soi-disant « inaction » dans la guerre en Syrie. Parmi elles, l’on peut citer la figure de l’opposition syrienne en exil Anas al-Abadh, qui s’est réjoui de l’opération turque à Idleb. À cette occasion, il évita de rappeler que cette campagne d’Erdogan soutient l’effort de guerre des multiples factions djihadistes appuyées par la Turquie, qui tiennent cette province d’une main de fer. Selon al-Abadh, « après une décennie de souffrances humaines indicibles et d’inaction internationale, le peuple syrien perçoit l’opération Bouclier du Printemps comme une réponse naturelle à ses nombreux appels à l’aide, et comme un mouvement visant à compenser l’échec de la communauté internationale à assumer son devoir humanitaire ». Pour l’heure, on ignore sur quelle base cet homme peut-il relayer les opinions de l’ensemble du peuple syrien. À l’évidence, il ne prend pas en compte l’avis des millions de ses concitoyens qui ont subi l’expansion de la nébuleuse djihadiste anti-Assad – un processus activement soutenu par cette Turquie dont il salue l’opération à Idleb.

 

Député européen et ancien Premier Ministre belge, Guy Verhofstadt a récemment affirmé que « la désastreuse guerre en Syrie – une catastrophe humanitaire qui s’aggrave et qui a des conséquences politiques en Europe, dont la montée de l’extrême droite –, montre à quel point le coût de l’inaction est élevé dans notre propre voisinage. Permettre à Assad et à la Russie d’aller aussi loin sera à jamais la honte et la hantise de l’Europe. » Nous pourrions multiplier les exemples de déclarations qui dénoncent la prétendue « inaction » occidentale en Syrie. Or, ces postures sont totalement irréalistes, en ce qu’elles refoulent la vaste guerre de changement de régime menée dans ce pays par les puissances de l’OTAN et leurs alliés à partir de l’automne 2011. Pour le comprendre, un retour en arrière est indispensable. 

 

Derrière le mythe de l’« inaction » occidentale en Syrie, une vaste guerre secrète aux effets catastrophiques

 

En février 2013, Hillary Clinton affirma qu’Obama aurait rejeté son projet de renverser Assad, un plan élaboré avec un directeur de la CIA pourtant déjà impliqué dans la militarisation de l’opposition. À l’époque, d’autres dirigeants américains confirmèrent ce refus présidentiel. Depuis, aucune de ces sources bien informées ne commenta l’appui direct de la CIA en faveur d’au moins 45 000 rebelles anti-Assad, une campagne prétendument initiée en juin 2013. En réalité, un Barack Obama réticent autorisa le directeur de la CIA David Petraeus à lancer une guerre secrète de plus en plus vaste en Syrie, et ce dès octobre 2011. Baptisée opération Timber Sycamore, et impliquant au final une quinzaine d’autres services spéciaux, cette opération commença à prendre de l’ampleur au printemps 2012, une escalade autorisée par un décret confidentiel d’Obama. Il l’amendera un an plus tard pour y officialiser la formation des rebelles, et pour amplifier l’aide létale que leur fournissaient déjà les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et leurs alliés turcs et pétromonarchiques.

 

Au fil des ans, cette campagne devint gigantesque au point que le Washington Post la décrivit en juin 2015 comme « l’une des plus vastes opérations clandestines » de l’histoire de la CIA, dont le financement avoisinait alors le milliard de dollars annuels. Toujours selon le Post, cette guerre de l’ombre coordonnée par l’Agence s’inscrivait dans un « plus vaste effort de plusieurs milliards de dollars impliquant l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie » – trois États pourtant accusés par des hauts responsables américains d’avoir soutenu la nébuleuse djihadiste anti-Assad, dont l’« État Islamique » (Daech). Principalement financée par la royauté saoudienne, et progressivement stoppée à partir de juin 2017, cette opération eut un impact majeur sur le terrain, laissant même augurer la chute du Président syrien pendant l’été 2015.

 

Or, elle fut durablement occultée du débat public par le gouvernement des États-Unis et ses alliés. En effet, leur communication trompeuse engendra une confusion générale sur le degré et la nature de l’implication de la CIA et de ses partenaires dans ce conflit. Par conséquent, une majorité de journalistes et de spécialistes ignorèrent ou minimisèrent l’ampleur de Timber Sycamore, ce nom de code n’étant d’ailleurs révélé qu’en janvier 2016 par le New York Times. Pour une grande partie de l’opinion occidentale, cette campagne fut donc une « guerre invisible ». En effet, les exactions commises par l’Armée Arabe Syrienne et ses soutiens ont été surmédiatisées, contrairement aux activités clandestines de la CIA et de ses alliés européens, turcs, israéliens et pétromonarchiques. Pourtant, les commanditaires de Timber Sycamore partagent une lourde responsabilité dans ce terrible conflit. En effet, ils ont :

 

1) dramatiquement aggravé la guerre en Syrie, en soutenant des dizaines de milliers de mercenaires, une ingérence illégale au regard du Droit international ;

 

2) involontairement suscité l’intervention militaire de la Russie en septembre 2015, une opération qui sauva le gouvernement Assad, et qui n’avait pas été anticipée par les stratèges américains et leurs alliés ;

 

3) décisivement favorisé la montée en puissance de la nébuleuse djihadiste au Moyen-Orient – incluant alQaïda et le malnommé « État Islamique » –, en appuyant dès l’automne 2011 l’effort de guerre des pétromonarchies du Golfe qui soutenaient ces groupes extrémistes.

 

Bien que méconnue du grand public occidental, cette opération a failli aboutir au renversement de Bachar el-Assad par ces factions islamistes. Il nous faut revenir cinq ans en arrière pour le comprendre. À la fin du premier trimestre 2015, une coalition de milices composée à 90% de deux puissants réseaux djihadistes – le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham –, s’emparent de la province d’Idleb grâce à l’aide décisive de la CIA et de ses partenaires turcs, saoudiens et qataris. À l’époque, la prise de cette région début avril fait craindre au pouvoir syrien une offensive victorieuse de cette coalition islamiste dans la province de Lattaquié, le fief ancestral de la famille Assad où est implantée une importante base militaire russe. Au printemps 2015, la CIA et le Pentagone prennent conscience que des forces djihadistes vont s’emparer de la Syrie. Au lieu de préconiser la fin de cette opération, ils la poursuivent tout en lançant une planification d’urgence pour anticiper ce qu’ils nomment un « succès catastrophique ». En mai 2019, devant la Chambre des Représentants, l’ancien haut fonctionnaire du Pentagone Andrew Exum confirma que la Russie était entrée en guerre en septembre 2015 car elle craignait un renversement d’Assad au profit des factions djihadistes qui le combattaient. Trois mois avant cette intervention russe, le général Qassem Soleimani s’était rendu à Moscou afin de convaincre Vladimir Poutine que la chute du gouvernement syrien était imminente.

 

La prétendue « inaction » occidentale en Syrie a mené Daech aux portes de Damas

 

Alors que cette guerre secrète en Syrie fut stoppée par Trump durant l’été 2017, David Ignatius rapporta dans le Washington Post que « les combattants soutenus par la CIA [dans ce pays] étaient si divisés politiquement et si étroitement liés aux groupes d’opposition extrémistes que ces rebelles ne furent jamais en mesure d’offrir un avenir politique viable ». Ignatius poursuivit son analyse en expliquant que la relation fusionnelle de la « rébellion modérée » avec les milices djihadistes, et leur incapacité commune à offrir une alternative démocratique ne signifiaient « en aucun cas que cette opération de la CIA [et de ses partenaires] n’a pas eu d’impact notable. Dirigé depuis des bases secrètes en Turquie et en Jordanie, ce programme a injecté des centaines de millions de dollars à plusieurs dizaines de milices. Un haut responsable digne de confiance estime que les combattants soutenus par la CIA auraient pu tuer ou blesser jusqu’à 100 000 soldats syriens et leurs alliés [entre 2013 et 2017]. À l’été 2015, les rebelles étaient aux portes de Lattaquié, sur la côte nord, menaçant le fief ancestral d’Assad et les bases russes qui s’y trouvent. Les combattants rebelles progressaient également vers Damas. Cet été-là, les analystes de la CIA commencèrent à évoquer le scénario d’un “succès catastrophique” – qui aurait amené les rebelles à renverser Assad sans toutefois créer un gouvernement fort et modéré. »

 

Dans cet important article, David Ignatius omit toutefois de préciser que les « rebelles » qui menaçaient de renverser Assad dès l’été 2015 étaient l’« État Islamique » qui s’approchait de Damas – selon le New York Times, le secrétaire d’État John Kerry et un haut gradé israélien –, ainsi que la branche syrienne d’al-Qaïda dans la province de Lattaquié. En clair, si les crimes de Bachar el-Assad et de ses alliés sont indéniables et condamnables, cette vaste opération clandestine coordonnée par la CIA aura considérablement aggravé ce conflit, faisant planer la menace d’une prise de contrôle de la Syrie par des forces djihadistes hostiles à la démocratie et aux « infidèles ». Or, dans chaque pays impliqué dans cette campagne, les principaux détails de cette opération restent classifiés – y compris en France. Il faudra donc plusieurs années, si ce n’est plusieurs décennies, pour enfin connaître l’ampleur et l’impact de cette vaste guerre secrète. En attendant ces révélations, l’auteur de ces lignes a compilé et analysé des centaines d’informations sur cette campagne dans son livre, La guerre de l’ombre en Syrie, paru en mars 2019 aux éditions Erick Bonnier. À l’époque de sa sortie, qui coïncidait avec la commémoration des 8 ans de cette terrible guerre civile, les médias grand public français refusèrent d’inviter son auteur. Manifestement, ils étaient davantage intéressés par le mythe de l’« inaction » occidentale contre Bachar el-Assad et ses alliés. 

 

Comme l’avait résumé en 2017 l’éminent expert de la Syrie et ancien diplomate hollandais Nikolaos Van Dam, « il est préférable de ne rien faire plutôt que de prendre de mauvaises décisions, avec de terribles conséquences (…) Or, les démocraties occidentales ressentent fréquemment le besoin de faire quelque chose (…) S’il n’y avait eu aucune influence de l’Occident [dans cette guerre], il n’y aurait eu qu’un dixième de la violence observée, ce pays ne serait pas en ruines, beaucoup de gens seraient encore en vie, et il n’y aurait pas eu autant de réfugiés. » En rapportant ces propos, Robert Fisk précisa que « Van Dam n’attribue en aucun cas les origines de ce conflit à l’Occident. Il rappelle juste la responsabilité des puissances [de l’OTAN dans cette guerre,] du fait de leur influence et de leurs ingérences si imprudentes. » Face à l’ampleur de ce drame humain, il est rassurant, pour nos gouvernants, de désigner leurs rivaux géopolitiques syriens, russes, libanais et iraniens comme les seuls et uniques responsables de ce cataclysme. Rendue plus crédible par le mythe de l’« inaction » d’Obama et de ses alliés européens, cette posture a tendance à nous faire oublier leur vaste guerre invisible et ses funestes conséquences, dont le renforcement de réseaux djihadistes pourtant considérés comme des ennemis par les pays occidentaux.

 

Maxime Chaix

 

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