L’échec de la politique saoudienne de la France : graves compromissions et sévères déconvenues

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Comme l’a rapporté notre confrère Michel Cabirol, la France est progressivement exclue du juteux marché saoudien d’exportations d’armes, des déconvenues que Challenges avait déjà signalées en 2017. Or, ces dernières années, l’État français a fait tout – et surtout n’importe quoi –, pour s’attirer les faveurs du royaume wahhabite, en particulier depuis l’époque de la « diplomatie économique » promue par Laurent Fabius. Iran, Syrie, Yémen : retour sur les compromissions de Paris vis-à-vis d’une royauté saoudienne qui marginalise peu à peu l’industrie française de l’armement, et ce malgré les innombrables services rendus.   

 

Les compromissions françaises dans la guerre de terreur saoudienne au Yémen

 

Le 9 mai dernier, alors qu’il était interrogé sur les ventes d’armes françaises vers les pays du Golfe, Emmanuel Macron osa déclarer que « l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis sont (…) des alliés dans la lutte contre le terrorisme. Nous (…) assumons totalement » ces exportations d’armements. Rappelons qu’elles étaient sous le feu des critiques du fait de l’implication émiratie et saoudienne dans une guerre catastrophique au Yémen, qui a engendré une crise humanitaire de grande ampleur.

 

Comme l’avait souligné l’ONG Disclose en avril dernier, « depuis quatre ans, l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis sont à la tête d’une coalition qui bombarde quotidiennement le Yémen. En nous appuyant sur le travail du Yemen Data Project (…), nous avons analysé 19 278 bombardements recensés entre le 26 mars 2015 et le 28 février 2019. Résultat : 30% des raids aériens étudiés ont visé des objectifs civils. Avec une volonté délibérée de la coalition de détruire des infrastructures pourtant essentielles à la survie des 28 millions de Yéménites. Fermes, marchés, bateaux de pêche, réservoirs d’eau potable… 1 140 bombardements ont ciblé la production agricole et l’approvisionnement en nourriture du pays. Un chiffre qui fait du secteur alimentaire la troisième cible la plus visée par les frappes de la coalition arabe, derrière les objectifs militaires (4 250) et les zones d’habitation (1 883). Ce pilonnage a largement contribué à plonger le Yémen dans la plus grave crise humanitaire de l’histoire contemporaine. Selon l’ONU, pas moins de 80% de la population a besoin d’une aide alimentaire d’urgence. » 

 

Dans cette guerre au Yémen, un autre fait est moins connu de l’opinion publique, mais il est tout aussi scandaleux. En clair, pour combattre les rebelles houthis, l’Arabie et les Émirats ont soutenu al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), qui n’est autre que l’organisation ayant formé l’un des frères Kouachi et revendiqué l’attentat contre Charlie Hebdo. En janvier dernier, nous avions révélé que l’ambassadeur de France au Yémen avait informé le Sénat français du soutien saoudien en faveur d’AQPA, et ce dès mars 2016. Durant cette audition, il affirma que les Émirats Arabes Unis combattaient cette organisation. Or, quelques semaines plus tard, cette pétromonarchie noua une série de deals secrets avec AQPA qui, d’après plusieurs sources au Pentagone, ont considérablement renforcé cette organisation. Lorsque l’on prend en compte cette réalité, les arguments de Macron voulant que l’Arabie et les Émirats soient des alliés dans la lutte contre le terrorisme ne peuvent qu’interpeller.

 

Le soutien matériel et militaire de l’État français pour cette désastreuse guerre au Yémen est un héritage de la présidence Hollande. Au début du printemps 2015, lorsque l’Arabie saoudite lança son offensive contre les Houthis yéménites, l’Élysée ordonna à la DRM et à la DGSE de soutenir cette opération « par tous les moyens », notamment via du renseignement satellitaire. En effet, à l’époque, la France tentait de vendre les satellites d’observation de Thales à l’Arabie saoudite. En octobre 2015, un juteux contrat de fourniture de ces systèmes fut annoncé à la suite du déplacement à Riyad du Premier Ministre Manuel Valls. Or, à l’heure actuelle, ce deal ne s’est toujours pas concrétisé.

 

Depuis 2015 : tensions avec MBS et chute des commandes saoudiennes d’armements

 

Comme l’avait souligné Challenges en juillet 2017, « le président [Macron] hérite là d’une mission sauve-qui-peut compte-tenu du passif enregistré sous le quinquennat Hollande. Industriels et diplomates ont encore en mémoire l’improbable voyage de Manuel Valls dans le pays en octobre 2015. Cette visite qui devait être celle de tous les records, la foire aux grands contrats civils et militaires, le symbole de l’entente cordiale entre la France et l’Arabie saoudite, s’était achevée dans la défaite et le déshonneur. L’ex-Premier Ministre, flanqué du ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius et de celui de la Défense Jean-Yves Le Drian, espérait bien parapher une bonne partie des 50 milliards de dollars de contrats promis par Mohammed ben Salmane. La liste était prête : une dizaine d’A380 d’Airbus, 30 patrouilleurs du chantier naval normand CMN, des satellites d’observation, des systèmes de gestion des eaux de Veolia, et même la création d’un fonds saoudien de deux milliards d’euros pour financer les PME et ETI françaises. Mais rien ne s’est passé comme prévu. » En effet, malgré quelques marchés importants, de nombreux contrats envisagés à l’époque sont passés à la trappe.  

 

D’ailleurs, lorsque l’on consulte le rapport 2019 du Parlement français sur les exportations d’armes, l’on peut constater un effondrement des commandes en 2015, soit l’année où elles ont atteint leur plus bas niveau de cette dernière décennie, après un record en 2014 :

 

(Capture d’écran de la page 114 du Rapport 2019 du Parlement sur les exportations d’armes de la France

 

Il intéressant de constater que cet effondrement des commandes coïncide avec la montée en puissance de Mohammed ben Salmane (MBS) au sein de la royauté saoudienne, en 2015. Cette année-là, MBS lança une enquête contre l’Office français d’exportation d’armement (ODAS), qui se conclut l’année suivante par une demande saoudienne de rupture de ses liens avec cette société. À l’époque, les industriels français du secteur de la Défense estimaient déjà « que les Saoudiens [n’avaient] pas complètement renvoyé l’ascenseur à la France, qui soutient le Royaume sur les dossiers syrien, yéménite et iranien. » 

 

Iran, Syrie, Yémen : le stérile alignement français sur le maximalisme saoudien

 

Il est alors utile de souligner que l’explosion des commandes d’armements français par les Saoud à partir de l’année 2012 correspond à la période où :

 

1) l’État français a cautionné et soutenu la stratégie de changement de régime en Syrie voulue par les Saoudiens. Cette politique s’est notamment traduite par le fait que Laurent Fabius – au nom de la « diplomatie économique » dont il était l’architecte –, joua un rôle clé dans les tentatives de délégitimation de Bachar el-Assad. Il ferma également les yeux sur l’appui saoudien en faveur de la nébuleuse djihadiste anti-Assad, encourageant les pétromonarchies du Golfe à amplifier ce soutien. Comme l’ont révélé Georges Malbrunot et Christian Chesnot, « dès l’automne 2012, la Direction de la prospective du Ministère des Affaires étrangères avait alerté les pouvoirs publics du péril islamiste [au Levant]. (…) Le cadre de [cette Direction] que nous avons interrogé va plus loin que ce qui est écrit dans l’alerte en question. “Parmi ces financiers privés [du djihad en Syrie], le Qatar et l’Arabie y infiltraient des agents stipendiés, des encadreurs professionnels que nos agents de la DGSE connaissaient. Laurent Fabius savait tout cela. Mais il restait droit dans ses bottes. Jamais il n’a douté. Alain Juppé, avant lui, s’était interrogé. (…) Fabius, jamais. Il ne cessait de dire : on ne tape pas assez dur, on ne tape pas assez fort [sur l’État syrien]. Et personne, je peux vous le garantir, n’osait rien dire autour de lui. Personne ne voulait compromettre sa carrière. Un jour, ajoute ce diplomate, on pourra écrire des choses” sur cet épisode de l’engagement français dans le conflit syrien. »

 

2) Laurent Fabius s’est montré particulièrement intransigeant dans les négociations visant à conclure un accord nucléaire entre l’Iran et la communauté internationale. Le 29 mai 2012, il déclara que « nous ne sommes pas naïfs, certainement pas. Nous voulons utiliser deux canaux [dans ces négociations avec Téhéran]. D’une part, les sanctions, des sanctions extrêmement dures contre l’Iran et, en même temps, l’ouverture des canaux de négociations. » L’année suivante, alors que les États-Unis s’étaient ouvertement rapprochés des Iraniens, il fit preuve de la même intransigeance, allant même jusqu’à dénoncer un « jeu de dupes ». Jusqu’à la signature de cet accord nucléaire en juillet 2015, il fut perçu par Téhéran comme le « champion de la ligne dure », alors même que l’administration Obama se montrait plus conciliante envers l’Iran. Cette politique faisait le jeu de la royauté saoudienne qui, avec Israël, était totalement opposée à cet accord nucléaire. 

 

Malgré ce zèle français en faveur des Saoudiens, la montée en puissance de Mohammed ben Salmane à partir de l’année 2015 changea la donne. Si l’on en croit un article récent de Michel Cabirol, la situation aurait empiré ces derniers temps : « De claques en désillusions, la France ne sait vraiment plus à quels saints se vouer en Arabie saoudite pour s’attirer les bonnes grâces du prince Mohammed ben Salmane, dit MBS. En matière de ventes d’armes, elle est aujourd’hui distancée par l’Italie, l’Espagne et la Corée du Sud, très proche de vendre des corvettes à bas prix à Riyad. Les États-Unis restent évidemment hors concours. Autrefois, la France fournissait régulièrement au Royaume en tant que deuxième source d’approvisionnement des navires de guerre pour sa flotte de l’Ouest et des systèmes Crotale pour sa défense aérienne courte portée. Ce n’est plus le cas depuis l’arrivée du prince MBS, dont l’origine des incompréhensions entre les deux pays remonte notamment à la place d’ODAS dans la relation entre les deux pays. Cette société, qui organisait les ventes d’armes entre Riyad et Paris, est en voie de dissolution à la demande de MBS. Mais elle continue de gérer les contrats en cours d’exécution. »

 

Toujours selon Michel Cabirol, « d’une terre généreuse pour l’industrie de l’armement française, l’Arabie saoudite, tout comme l’Égypte, est devenue une terre stérile. Face à un tel renversement d’alliance, la France doit réfléchir à une nouvelle stratégie. Pourquoi continue-t-elle à apporter un soutien opérationnel à l’armée saoudienne sans en exiger une compensation industrielle pour le prix de son engagement ? Puisque les Espagnols et les Italiens semblent les grands bénéficiaires du renversement d’alliance opéré par l’Arabie saoudite, pourquoi n’apportent-ils pas eux-mêmes ce soutien ? À Paris, certains réfléchissent à un durcissement de la politique envers Riyad car, pour l’heure, la France assume vis-à-vis de son opinion publique, des médias et des ONG son soutien tant au régime autocratique de MBS qu’à la guerre qu’il a déclenchée au Yémen. Sans aucun retour. Cet altruisme jugé de plus en plus suicidaire politiquement pourrait ne pas durer éternellement, surtout à l’approche de la présidentielle de 2022. » Bien qu’ayant gelé ses exportations d’armes vers l’Arabie saoudite en octobre 2018, à la suite de l’assassinat de Jamal Khashoggi, l’Allemagne est à nouveau courtisée par les Saoud. Peut-être devrions-nous être moins naïfs et conciliants vis-à-vis de cette dictature wahhabite, d’autant plus que nos politiques communes ont échoué en Iran, au Yémen et en Syrie – en plus d’avoir engendré des souffrances majeures dans ces deux derniers pays. 

 

Maxime Chaix 

 

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